Thomas Schall - Lauten

Pontus de Tyard

Livre de Vers Liriques, 1573

CHANT A SON LEUT

CHANTE, mon Leut, non la mortelle plainte
Dont justement, las, je me passionne :
Mais la beauté dont ma Déesse est peinte
Chante, et de toy rien qu'elle ne resonne,
Y employant la mieux parlante corde
Que touche Albert, ou que Saingelais sonne.
Laisse le son, que l'inique discorde
Te feit chanter pleingnant ma peine dure,
Et à ma voix un plus doux chant accorde.
Chante cest or filé par la Nature
Pour enrichir de blonds cheveux la teste :
Qui pallit l'or de sa riche coiffure.
Chante ce front, ce Ciel, ce siège honneste,
Où la Vertu en majesté repose,
Et de l'aimer me poind et admonneste.
Chante le teint de celle blanche rosé,
Qui la beauté de toute fleur efface
Au plus beau jour du plus beau Mois desclose.
Chante ces arcs, souz lesquels Amour passe
Quand sa douceur benine, ou rigueur fiere,
De vie ou mort m'asseure, ou me menace.
Chante la grave et modeste manière
De ces beaux yeux, que le Soleil honore,
Comme allumant son feu en leur lumière.
Chante ce pourpre, et ce lait, qui colore
Vermeillement et l'une et l'autre joue
Faisant de soy envieuse L'Aurore.
Chante ce nez dilicat : mon Leut, loue
Les deux Rubis, et les Perles pareilles,
Que l'Orient en sa richesse avoue.
Chante ces deux impollues oreilles
Closes au mal, et non jamais fermées
Aux saints propos des célestes merveilles.
Chante ces cent et cent grâces semées
Parmi ce ris, ris chastement folastre :
Qui tient en moy cent torches allumées.
Chante ce col, la colonne d'albastre,
Soutènement du chef de mon Idole,
Qui me rend tout vainement idolastre.
Chante le droit, chante le gauche Pole :
Chante le pur de la voye lactée,
D'où le penser seulement me console.
Chante la main doctement usitée
A te sonner : admirable à escrire
L'invention du rare esprit dictée.
Ne chante point ce que je n'ose dire :
Tout ce parfait, que l'honnesteté celé,
Que craintif j'aime, et sans espoir désire.
Mais chante moy celle essence immortelle,
Qui, pour tenter du Ciel nouvelle trace,
Son aesie empenne, et son vol renouvelle.
Chante combien celle divine grâce
Gaigne sur moy, et scet vivement peindre
L'amour au cœur, et le dueil en la face.
Si tu ne peux à la louange atteindre,
Que la beauté mérite de ma dame,
Vueilles au moins si doucement te pleindre
Qu'elle ait pitié — triste Leut — de ma flame.